14. L'intrusion

"Tu es sûr de pouvoir la retrouver, cette foutu prison?"

Je plonge mes yeux dans le regard bleu pâle de Julie. Je suis content de l'avoir avec moi, en ces temps difficiles.

"Si tu veux rester en dehors de cette histoire, libre à toi. Je ferais quand même d'une pierre deux coups, ne t'inquiète pas."
"Ne cherche pas à m'empêcher de venir avec toi," lance-t-elle. Son visage se fend d'un large sourire. "Ou tu auras affaire à mes foudres mortelles!"
J'éclate de rire.
"Si si, j'ai ça en réserve! En fait, c'est une expérience du CERN qui a mal tournée... Je me suis fait mordre par une araignée radioactive. Depuis, je peux faire s'abattre la foudre sur n'importe qui!"
"Je te crois sur parole!" fais-je en souriant. "Alors, pas de revolver pour toi."

Je sortis une mallette et l'ouvris. Parfait. Tout ce que j'avais demandé à M. Cox était là.

"Dis, ils t'ont demandé pourquoi tu voulais des armes à feu, chez mandelbrot@ffec.gov?"
"Après le coup de l'autre fois, j'ai préféré ne pas leur dire quoi que ce soit. La communication aurait pu être écoutée."
"Tu as déjà utilisé un pistolet?"
"... J'espérais ne pas avoir à m'en servir. Je ferai sans entraînement, ça n'a pas l'air compliqué."

Elle fait une moue inquiète.

"Je suis sûr que ça ira comme sur des roulettes," fais-je pour la rassurer. "On est trois, avec François. Et puis, on a l'effet de surprise!"

Elle se rapproche de moi.

"Merci... pour tout ce que tu fais. Mais, dis-moi... pourquoi tu m'aides à ce point-là?"

Le moment me parut propice: je l'embrassai.
Elle se laissa faire.
Elle m'enlaça.
C'était presque trop parfait pour être vrai.

La porte claque. François entre en coup de vent.
"Eh les gens! J'ai ramené mon fusil de chasse pour..."

Il nous remarque.

"Oh."

...


Je décroche ma dernière grenade et l'envoie au fond du couloir. Au coeur de la pénombre, elle éclate. Un flash. Des hurlements. Il est temps d'y aller.

Tout en douceur, je tire sur tout ce qui bouge. Julie, derrière moi, fait de même. François couvre nos arrières.

J'arrive à la fameuse porte. Julie frappe durement contre le blindage.
"Élodie! Tu m'entends? Écarte-toi de la porte! On va te sortir de là."

Je mets en place la dynamite.

Soudain, le néon vacillant du couloir émet un flash, et on entr'aperçoit deux hommes armés. Salve de coups de feu. Un coup tonitruant venant du fusil de François. En face, on perçoit un râle. Encore quelques coups de feu, puis le silence.
"Je suis touché..." couine François.

Oh zut. Je le prend par la taille et le tracte loin de la porte qui va bientôt sauter. Et subitement je me met à réfléchir. Pauvre François! On ne pourra même pas l'emmener à l'hôpital... Une blessure par balle, ça éveille la suspicion!

BAOUM!

Énorme onde de choc. Un flash formidable. J'en suis tout retourné. Mes oreilles sifflent.
Mais la porte est enfin ouverte.

Camille, mon cher collègue de bureau, en sort le premier. Il a le visage ravagé. Une balafre lui barre la joue; ça ne partira probablement jamais.
Et derrière lui, une petite voix chantante résonne.

"Julie, dis bonjour à ta fille!" dis-je avec un sourire.

Par l'ouverture, on aperçoit la fillette que j'avais rencontré lors de ma séquestration...

Dans sa main, elle tient une feuille de couleur verdâtre... "Feu Follet".

13. Le but


Camille n'était pas chez lui. Camille ne revint pas au boulot non plus. En fait, mon vieux collègue de bureau était porté disparu.

Je l'ai appris par un coup de fil que j'ai passé à ma hiérarchie.
"Bonjour, Mme Trevis. Je vous appelle au sujet de M. Camille Coque. Je ne cherche pas à lui faire du tord. Néanmoins, il n'est pas encore arrivé à son bureau et cela m'intrigue. Il ne lui est rien arrivé de fâcheux, je l'espère?"
"M. Coque, vous dites? Attendez... Ah. M. Camille Coque. Effectivement, il a été absent pendant quatre jours. Nous n'avons reçu aucun message de sa part. Il semblerait qu'il ait également déserté son appartement. Bref, il est porté disparu jusqu'à nouvel ordre."
"Vous... vous en avez informé les autorités?"
"Elles n'en ont rien à faire. Il y en a tous les jours, des disparitions. La gendarmerie ne s'occupe que des enfants, parce que les enlèvements de mineurs défrayent toujours la chronique. Tandis que les hommes d'âge mûr... Apparemment, dans la plupart des cas, ce genre de disparitions relève plus d'une bénigne crise de la cinquantaine que de quoi que ce soit d'inquiétant. Ne vous faites pas trop de mouron: il reviendra dans les semaines à venir nous expliquer qu'il avait des problèmes d'ordre personnel, nous passerons l'éponge et tout reviendra dans l'ordre."
"Merci infiniment pour votre sollicitude."
J'ai raccroché.

Ma dernière phrase était-elle ironique? Je ne m'en souviens déjà plus.

Je suis loin d'être irascible. Cependant, cette histoire me rongeait. Camille m'empêchait de régler cette histoire une bonne fois pour toutes. J'approchais tellement du but! Et il fallait que Camille me mette des bâtons dans les roues. Sale traître!

De rage, je prends ma trousse et la lance contre le mur. Elle retombe mollement au sol.

Je serre les poings. Calme-toi. Garde ton sang-froid. Tu as des ennemis bien trop puissants pour que tu fasses des erreurs.

Je me lève et vais ramasser la trousse.

Oh, non. Mon encrier s'est décapuchonné. Il déverse son contenu dans ma trousse. Je sors un mouchoir de la poche de mon veston pour éponger les dégâts.

Soudain, je rencontre le post-it que Camille m'avait laissé avant de partir.

Je l'avais laissé séjourner dans ma trousse. Bien qu'il m'avait paru anodin, c'était le dernier message que j'avais reçu de lui avant sa "disparition". Cependant, mon petit incident avait dévoilé une nouvelle dimension cachée dans ce message.

Il avait écrit quelque chose à l'effaceur.

Je rajoute un peu d'encre pour faire ressortir les mots.

"RDV Michaud 21 Champs Elysées."

...

"Allô? Julie? Ma complicatrice de vie préférée?"
"Te moque pas de moi, tu veux?"
"Il y a du nouveau. Camille m'avait laissé un billet dans lequel il avait dissimulé un message à l'effaceur. Il nous donne rendez-vous aux Champs Elysées. Tu es partante?"
"Toujours, tu sais bien!" rit-elle.

...

Biiip! Biiip! Biiip! Biii... Clip.
"Allô, François Michaud. Qui est-ce?"
"C'est Camille Coque qui nous envoie. Nous sommes des amis."
"Camille Co... Ah! Oui, entrez."
Clac.
La porte s'ouvre.

"Et si c'était un traquenard?" demande Julie, nerveuse.
"Est-ce qu'ils auraient le temps de se préparer? Je ne sais pas. Bah, on n'est plus à ceci près! Au pire, tu te retrouveras avec ta fille, non?"
J'ai réussi à la faire rire.

Toc toc toc.
Michaud nous accueille chaleureusement.
"Entrez, je vous en prie... François Michaud pour vous servir. Tisane, café?"
"Une tisane pour moi," fais-je.
"Deux tisanes," fais Julie.

Quelle chance! En guise de guet-apens, on sirote une tisane accompagnée d'un biscuit.
"Alors comme ça, vous êtes les fameux collègues de Camille. Je suis un ami de longue date de Camille Coque, ou plutôt Cameron Cox, comme il s'appelait avant de travailler chez M. Craques. Mais, comme vous le savez sans doute, Cameron et ses frères ont changé leur fusil d'épaule. L'un d'entre eux est mort. L'autre s'est fait emprisonné. Le dernier - Cameron - est porté disparu. Il s'est évaporé il y a deux jours de cela."
"Deux jours! Mais il a été absent au bureau pendant quatre jours! Qu'est-ce qu'il a bien pu faire les deux premiers jours?"
"Je ne connaît pas le détail de ses activités," élude-t-il, souriant, en faisant diluer un sucre dans son expresso. "Néanmoins, je sais qu'il cherchait à remettre la main sur une technologie que ses frères, les jumeaux, ont mise au point. A priori, c'est le mieux placé pour retrouver la trace de ces fameux documents: c'est lui qui les livrait en personne à M. Craques."
"Donc c'est bel et bien vrai! Camille travaillait secrètement à la solde de M. Craques!"
"Erm... Commençons par le commencement, voulez-vous? La première fois que j'ai rencontré les frères Cox, c'étaient tous de brillants étudiants. L'aîné, Cameron, était dans ma promotion en école de commerce. Les jumeaux ont simultanément intégré l'ENS. Plus tard, Cameron était embauché par l'entreprise de M. Craques, et les jumeaux par le CERN. Ils se sont révélé extrêmement brillants. Le projet sur lequel ils travaillaient était susceptible d'intéresser M. Craques: Cameron l'a mis au courant, et Craques n'a certes pas fait la sourde oreille, oh que non! Il leur a fait une proposition alléchante, et quelques temps plus tard, ils lui envoyaient en priorité les premiers éléments de leur projet. Bien sûr, c'était contraire à la convention du CERN; alors il a chargé Cameron d'organiser l'acheminement des documents entre Genève et la Défense, en toute discrétion bien entendu. C'est à ce moment-là que Cameron s'est confectionné une fausse identité."

François ingurgite une gorgée de café.

"Le principe de cette technologie est très impressionnant. La destruction de certaines composantes de la matière peut entraîner l'apparition de particules jumelles, aux propriétés continûment similaires. Les frères Cox ont mis au point des tissus de cellulose gavés de particules synchrones, à polarisation uniforme. De cette façon, une action énergétique sur l'un des feuillets, comme de la lumière ou un mouvement de torsion, est reflétée sur l'autre feuillet. C'est pour cela que ces feuilles donnent l'impression de se froisser par elles-même: le moindre choc se répercute sur la feuille jumelle, et s'amplifie par effet Larsen. Le truc génial, c'est qu'on peut envoyer des informations sous la forme de flux d'énergie d'une feuille à l'autre, avec quasi aucune latence! Feu Follet et Coquecigrue, ce ne sont que des "proof of concept", une preuve flagrante que les possibilités sont infinies! Matt Cox espérait voir ceci devenir l'ethernet du futur. Les connexions entre ordinateurs deviendraient instantanées. Une première approximation fait état de vitesses de téléchargement de plusieurs dizaines de giga-octets par secondes. C'est l'équivalent du contenu de 14 CD! Bref, on a ici du lourd, du prometteur. En somme, il est raisonnable de penser que notre ami commun, Cameron Cox, soit entre les griffes de nos ennemis, et j'escomptais faire usage de votre aide pour l'en sortir."

12. La course poursuite


18:37. 14 rue de la tourbière. Pas un chat. Je passe furtivement devant les voitures garées à la queue leu-leu devant le bâtiment. Je passe la porte cochère, bientôt suivi par Julie. Je passe en revue les boîtes aux lettres.

"de la Marche. 3e étage, porte gauche."


Ding dong!
"Allô?" -- une voix de vieille femme.
"Bonjour... Je viens voir Mlle Daphné de la Marche. Je suis un ami à elle... Eric Craques..."
"Hmm."
Biiip! La porte s'ouvre. C'est fou comme les gens ont confiance. Et puis, comment Daphné de la Marche pouvait-elle refuser une visite, quoique impromptue, de son patron, M. Craques?

Je me tourne vers Julie.
"Reste ici, au cas où. Je vais la chercher."

Julie ne proteste pas.

Je monte les marches quatre à quatre. Je manque de bousculer une vieille dame en burqa. Le modèle avec grillage au niveau des yeux.

Arrivé à destination, je sonne deux fois de suite. Un court laps de temps. La porte s'ouvre.

"Ah! C'est vous qui venez de sonner? Vous avez dû vous croiser sans vous voir. Ma fille est descendue à votre encontre."
"C'est impossible. Personne n'a utilisé l'ascenseur et je n'ai croisé..."

... Sapristi! La dame en burqa! Sacrée de la Marche, tu me donnes du fil à retordre!

Je déboule dans les escaliers. Arrivé à portée de voix, je hurle à Julie d'appréhender la femme en burqa. Lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle est démasquée, la jeune fille se met à courir. En burqa, c'est burlesque.

Elle escalade une moto. Je hurle à Julie: "Attrape!" et lui lance les clefs de ma voiture, juste à côté d'elle. Elle fait démarrer ma caisse en même temps que Daphné de la Marche s'élance. Je les vois s'éloigner, puis tourner au coin de la rue.

J'ai confiance en Julie.

J'ai raison. Cinq minutes plus tard:
"J'ai de la Marche. 22 avenue Fourier."
"Je te rejoins."

...

De la Marche était silencieuse.

"Vite, Daphné! Tu as des choses à me dire, il me semble."
"Allez-y, dites-moi... ce que vous attendez de moi."
"On va commencer par vérifier qu'on est sur la même longueur d'onde. Ton stage dans mon entreprise, c'était bidon, n'est-ce pas?"
Elle tourne la tête.
"Vous savez déjà..."
"Je veux une réponse claire."
"J'ai fait ce qu'on m'a demandé de faire."
"Qui t'a demandé de faire ça? De qui recevais-tu tes ordres?"

Mutisme subit.

"JE VEUX SAVOIR QUI SONT CES GENS!"

Du sang coulait sur sa joue.

"Ecoute. Je sais que les personnes pour lesquelles tu travaillais espionnaient certaines activités privées du CERN. Ils recevaient leurs informations via les briques de jus que tu délivrais à un de leurs agents. J'ai besoin de connaître l'identité de cet agent."

Elle pleurait.

"Devine quoi? J'ai par mégarde emporté une brique de jus contenant un document crucial. Ce document s'est retrouvé entre les mains de M. Gérard Caplain quand il m'a maintenu captif pendant un demi-mois. Avant de se retrouver en prison à cause de ça, il l'avait enfermé dans un tiroir de son bureau. C'est lui-même qui me l'a dit. Aussitôt, j'ai téléphoné au CERN pour leur dire."

Julie prend le relai.
"Quelle coïncidence! Comme si vous aviez mis cet appel sur écoute, quand on est revenu chercher le document, la serrure du tiroir avait été forcée, le document s'était évaporé. Il se trouve qu'on a une très bonne raison de vouloir absolument retrouver ce truc. Alors, dis-moi qui est cet agent! Il FAUT qu'on remette la main sur le document!"

Elle clignait des yeux.
"Pitié..."
"DIS-NOUS DE QUI IL S'AGIT!"

Elle respirait durement. Elle allait lâcher le morceau.
"Si on vous demande..."
"Oui, le truc habituel, c'est pas toi qui nous l'a dit. Balance le nom, allez..."
"... Cameron Cox."

Elle désigna son sac à main. Je lui apportai. Elle en sortit son porte-monnaie, d'où elle tira une photo. Je m'en emparai et la considérai gravement.

"Cameron Cox, ça? C'est Camille, mon collègue de bureau!"

Stupeur.


"C'est pas vrai..." soufflé-je.
"... Encore un qui aura des choses à nous dire!"
"Tu l'as dit!"
"Bon, on a été assez cruels comme ça, " me dit Julie. "Allons-y."
"Tu m'aides?"
"Toujours."

...

En sortant de l'hôpital, j'osai enfin demander à Julie:
"Alors, tu vas me dire ce qui s'est passé? Un accident de voiture?"
"Tu parles, " se moqua-t-elle, "ta voiture n'a pas une éraflure!"
"Mais encore?"
"Daphné s'est pris un bout de burqa dans la roue de sa moto. Elle a valsé et a donné de la tête dans un poteau. C'était ça, la balafre sur la joue."
"Bah, elle vivra."
"Le médecin n'était pas inquiet."
"Allons voir ce cher Camille, alors. T'inquiète pas, bientôt ta fille sera en sécurité."

11. Feu Follet


"Veuillez vous asseoir. Nous avons à parler."

Bien qu'interloqué, je m'exécutai sans attendre.

"Je me prénomme Brian Cox. Je suis physicien. Je travaille dans le domaine de la physique des particules. Il se trouve que l'entreprise que dirige M. Craques était intéressée par un projet de communication instantanée sur lequel je me penchais. Ils ont commencé à financer mes travaux en échange d'un accord sur la propriété des brevets, lequel était foncièrement en ma défaveur. Il se trouve que de surcroît, cet accord ne respectait pas mes contrats avec le CERN... Légalement, c'est du vol de propriété intellectuelle. Mais ils m'offraient beaucoup. Alors j'ai bêtement accepté, et je me suis retrouvé à envoyer secrètement des documents à M. Craques, via le service de restauration du CERN, qui est achalandé par votre entreprise.
Cependant, un beau jour, un document crucial que je lui vais transmis n'est pas parvenu à destination. C'était un document très important dont je n'avais pas fait de copie. J'étais furieux qu'ils aient été si négligents, et j'ai menacé de dénoncer leurs activités s'ils ne le retrouvaient pas. Ils ont alors montré leur véritable visage. Ils m'ont enfermé dans leur prison sordide, et c'est là que je vous ai rencontré. Nous en avons réchappé de justesse l'autre jour..."

Whaou. Ça commence à devenir vraiment passionnant. Un physicien? Une technologie de pointe? Une entreprise sur nos talons? Mais alors, on est en danger, non?

"Excusez-moi, mais... M. Craques est toujours à notre recherche, alors? Dans la mesure où il sait où me trouver, vous êtes actuellement en grand danger, à moins que je ne me fourvoie fort!"
"Navré de vous contredire, mais en tant que scientifique, mon intérêt principal réside dans la sécurité des technologies que je met au point. En l'occurrence, mon prototype de communication a disparu, et cela seul m'importe. Cela dit, si jamais nous retrouvons avant eux cet objet que l'empire Craques a perdu, vous n'aurez plus rien à craindre: toutes ses foudres se retourneront contre le CERN. Croyez-moi, le CERN sera en mesure de lui résister; il est protégé par de nombreux gouvernements européens."

Il plongea sa main dans une sacoche en cuir qu'il avait apportée avec lui, et en retira une tablette interactive. Il nous fit visionner une vidéo sur laquelle on voyait un individu en blouse manipuler une sorte de chiffon verdâtre. Alors qu'il le dépliait, je me rendis compte avec stupeur qu'il s'agissait d'un feuillet vert, exactement comme celui que j'avais imaginé en rêve, exactement comme celui dont Julie m'avait confessé l'existence!

Il traça des symboles sur le papier, dont la forme variait tant de seconde en seconde qu'on n'aurait jamais deviné qu'il avait jamais été froissé. Il semblait mû par une volonté propre, indépendante de la gravité: il se froissait et se défroissait systématiquement, même si on le posait à plat. En titre, il portait l'indication: "Feu Follet".

"Il s'agit d'un prototype de mon système. Il a disparu. Si je viens vous voir aujourd'hui, c'est pour retrouver sa trace. La dernière fois que je l'ai vu, je la glissait dans une canette de jus à destination de M. Craques."

Il marque une pause pour réajuster ses lunettes.

"Je vous prie de croire que vous avez toute la puissance du CERN derrière moi. Vous venez de recevoir mille cinq cent euros sur vos comptes respectifs, et si jamais vous mettiez la main sur le jumeau de Feu Follet, vous toucheriez le double. Si vous avez besoin de quoi que ce soit pour reconquérir notre bien, envoyez un message à cette adresse mail. Sur ce, permettez-moi de prendre congé."

Il me tends un petit carton noir sur lequel est inscrit: "mandelbrot@ffec.gov". Puis il s'en va, l'air de rien.

Julie me regarde avec les yeux ronds.

"Qu'est-ce qu'on fait maintenant?"

J'admets que je suis un peu perdu, quand même. Par où commencer? On pourrait très bien ne pas tenir compte de toutes ces fariboles! A moins qu'il ait été sérieux? Certains de ses dires avaient un troublant semblant de vérité... Comment savoir?

"Je ne sais pas dans quelle histoire on s'embarque, mais il faudrait d'abord vérifier qu'on ne se fait pas mener en bateau. Je propose de vérifier qu'il nous a bien versé sur nos comptes la somme dont il a parlé. Si c'est le cas, ... eh bien, on verra si on peut aider le pauvre homme! Mais le vrai problème, le voici: les sbires de M. Craques sont toujours à ma recherche. À notre recherche. Crois-moi: s'il y a une once d'espoir de se libérer de la menace de l'empire Craques, il faut foncer. Et cet hurluberlu à lunettes viens de me redonner de l'espoir."

Julie fait la grimace.

"Je sais que tu as raison, mais... ce type me colle la frousse. J'ai pas totalement confiance en lui. Bah, peu importe. On verra bien comment ça se débine. Avec un peu de chance, on s'en sortira quand même."

On s'est mis en chemin. Il fallait prendre garde à ne pas emprunter un trajet trop direct, pour éviter de possibles attaques surprises comme j'en avais trop souvent été victime ces derniers temps. Du coup, on a fait pas mal de détours, et on est arrivé chez Julie épuisés, et prêts à se mettre les pieds sous la table. On a attrapé des sushis en cours de route. Il faudra retenir l'endroit: ils sont succulents. J'en suis d'autant plus surpris que j'ai l'habitude des sushis franchement pâteux.

"Je mets la télé. Tu préfères quelle chaîne?"
"Zappe sur TF1, la chaîne culturelle. Maintenant qu'on a vu, de nos yeux vu, à quel point leur siège social est laid, on n'a plus de scrupule."

À partir d'un certain niveau, les téléfilms sont tellement nuls qu'on les apprécie en tant que tels. Celui-ci narrait l'histoire absurde d'un tueur en série qui s'en prenait exclusivement aux teneurs de sites d'alimentation générale. Après chaque méfait, il s'enfilait un soda volé sur place. Mais une jeune policière sans vergogne le piège, et lui passe les menottes alors qu'il vient de boire. Il s'étouffe et meurt, ce qui attire la suspicion de ses collègues. La suite au prochain épisode.

Bonne nuit.

...

Un être balafré se promène, cerné par la foule. Pas un souffle; pas un bruit. Il se demande ce qui se passe dans le monde des ombres. Il arrive devant un piédestal marmoréen inondé de soleil. Une statue mobile, quoique spectrale, lui tend une létale boisson. Un jus de fruit avec paille. L'être l'agrippe et la boit. Puis, alors que la statue se détourne, répugnée, il est pris de spasmes, il tousse violemment. Soudain une ombre dans son dos. Un coup de poignard le frappe à l'omoplate. Il recrache un morceau de tissu... froissé... verdâtre...

...

Réveil en sursaut. Je me remets vite de mon émoi. Mais qu'est-ce que c'était que ce rêve? J'ai l'habitude de croire que seuls les gens très heureux font des cauchemars, pour compenser. Et inversement. Mais je n'étais même pas capable de dire s'il s'agissait d'un bon ou d'un mauvais rêve! C'était juste un truc bizarre qui était rentré par une oreille pendant mon sommeil, et qui avait perturbé le paisible cours de mes rêves. Voilà: il faut simplement chasser cette aberration de mon esprit. Je me jette hors des draps et m'assied contre mon lit.

Les rêves ont-ils une signification?

Je ressens soudainement des rouages tourner dans mon esprit. Le jus... les tueurs... les Caplains... Petit à petit, ma compréhension de toute cette intrigue s'affine.

Je me souviens avoir bu du jus de fruit jadis. J'avais effrontément piqué une brique à la cargaison que transportait mademoiselle Daphné de la Marche, qui était alors en stage dans mon entreprise. Quelque chose qui aurait dû me surprendre sur le moment, c'était que la jeune fille n'avait aucune raison de transporter une caisse de jus dans le centre "logistique" du bâtiment. Elle était un étage trop haut. Et si cette brique contenait le message que Brian Cox avait envoyé à Craques? Et si elle contenait Feu Follet? Voyons, qu'est-ce que j'en ai fait... Je ne l'avais pas finie, alors je l'ai emportée le soir, sur le chemin du retour... Résultat: je me fais traquer par des tueurs. Ce qui confirme ma conjecture!

Une chose me turlupine encore: mais comment pouvaient-ils bien savoir que c'était moi?

Maudite de la Marche. La caisse de jus était son leurre.

10. Le renouveau


Je ne peux pas rester chez moi. Ils savent où me chercher.

Il me faut changer de vie, changer d'univers.

J'ai les dents qui claquent. Le froid est glacial. L'hiver arrive à grande vitesse. Il faudrait peut-être me trouver un abri.

Je n'ai pas grand-part où aller. Le soleil se lève: je me rends au boulot.

J'utilise les toilettes pour effectuer de sommaires ablutions. Rinçage du visage, des bras. J'ai les cheveux en pétard, en revanche... Je vois mal comment m'en défaire. Quant aux ecchymoses, je n'ai aucune chance de les faire disparaître.

Mon patron ne me pose pas trop de questions. J'ai eu de la chance, mon enlèvement est resté confiné à l'espace d'un week-end... Mon absence est restée secrète.

...

Je me dirigeais vers la cafétéria quand une main m'a empoigné l'épaule. J'ai aussitôt fait volte-face, mais mes nerfs me jouaient des tours: il ne s'agissait que de Julie.

Elle m'observe intensément, choquée et inquiète. Son regard longe mes blessures au visage et au cou.

"Tu ne m'as pas contacté de tout le week-end..."

Je garde le silence.

"Tu... tu as lu ma lettre?"
"Jusqu'à la dernière goutte!"

Tout ça devient inconfortable.

"Alors... tu... Qu'est-ce que tu penses de moi?"

Quelle gêne elle me cause! Mais je la comprends.

Je souris en détournant les yeux.

"J'ai été kidnappé ce week-end. Je crois qu'il s'agit des mêmes types qui m'avaient pourchassés dans les bois. Et je pense que ça a à voir avec... ce dont tu m'as parlé dans tes confessions."
"C'est avec eux que tu t'es battu?"
"Mieux: c'est de leur foutue prison que je me suis enfui."

Hamburger salade accompagné d'une barquette de frites au ketchup, yaourt à la fraise. On partage les frites.

"Et... est-ce que tu ressens quelque chose pour moi?"

La question que je craignais arrive enfin sur la table.

"Je..."

Elle lève un sourcil. Elle ne veut pas que je lui mente.

"Pas encore."
"Ah."
"Je veux dire, tu es une excellente amie pour moi, et je ne veux pas perdre ça."

Nous mettons nos détritus à la poubelle. Nous nous dirigeons vers nos bureaux respectifs. Soudain, une idée germe dans ma tête.

"Je ne veux pas rentrer chez moi. Il y a trop de danger... Ils savent où j'habite. Est-ce que je pourrais... C'est beaucoup demander, mais j'aimerais dormir chez tes parents. Sans drogue du sommeil, cette fois."

Elle sourit. Elle a un très beau sourire.

"C'est d'accord."

...

Revenu à mon bureau, je tombe sur un post-it de Camille, un confrère. "Verifie les comptes des caisses de jus suisses." S'il y a une irrégularité, il ira me voir en personne. En tout cas, je ne pense pas que ce soit très important. Et puis, j'ai cet autre chargement dont je dois m'occuper...

Après une heure de travail, ce message revient me hanter. Quelque chose qui cloche? J'ai l'intuition pour ça, d'habitude.

Je vais voir Camille à son bureau. Peut-être est-ce plus grave que ça en a l'air?

Le bureau est vide. Aucune trace de lui nulle part. S'il n'est pas venu ici aujourd'hui, quand a-t-il laissé ce message?

Perplexe, je retourne dans mon bureau et décroche le post-it. Camille absent. Pour une surprise, c'est une surprise! Il ne loupe jamais une heure de travail d'habitude! Même le jour de l'enterrement de sa mère, il était là! C'était le seul de sa famille à ne pas y être allé...

...

Cela continuait de me turlupiner quand il fut temps de rentrer. Je me dirigeai vers le bureau de Julie pour rentrer avec elle. C'est elle qui a les clefs de mon nouveau chez-moi...

J'ouvre la porte de son bureau et découvre...

Oh, non.

Julie et l'homme aux grosses lunettes rondes, en pleine discussion, tournent lentement leurs yeux de rapace vers moi.