16. Le jumeau


La porte s'ouvre. Mon coeur fait un bond quand l'homme entre. Grosses lunettes rondes. Moustache broussailleuse noire. Petite taille. Air surpris. Il s'arrête, interdit.

Trois revolvers et un fusil sont braqués sur lui.

Le stress est palpable.

Un laps de temps qui me parut éternel.

Enfin s'écrit Camille:
"Baissez vos armes! C'est mon petit frère. Brian Cox, le seul, l'unique."

La tension descendit. Tout le monde respira de nouveau. Brian esquissa même un sourire.
"La brûlure sur le cou, c'est ça?"
Cameron sourit à son tour. Il acquiesce.
J'éprouve du tourment par empathie. Les retrouvailles, entachées par l'adversité, de ces frères jadis enivrés de succès professionnels sont déchirantes.
"Mémorable accident alors qu'on était tout-petits. Ethan avait attrapé une poêle toute chaude, qui était tombée sur toi. Ne jamais laisser dépasser le manche quand on a des enfants. C'était avant qu'Ethan soit enlevé mystérieusement et disparaisse à jamais, avant que nos parents disparaissent à leur tour dans un accident de voiture..."
Brian laissa couler une larme.
Je ne peux m'empêcher de l'imiter. Moi aussi, je n'ai presque aucun souvenir de mes parents...
"Je regretterai toujours la mort de Matt. Je me sens toujours autant responsable."
"C'est pour cela que tu es parti?" souffle Cameron, le visage hanté par la tristesse.
"J'ai décidé de me perdre, d'oublier mon passé et de ne jamais revenir. Mon avion s'envole demain. Mon avenir avec lui. C'est un adieu, Cameron... Tu vas me manquer."

J'avais suivi cette scène surréaliste sans dire un mot, la bouche clouée par la surprise. Une fois mes moyens retrouvés, je m'écriai:
"Attendez, qui est Ethan? ... Et Matt? C'est le jumeau? Comment est-il mort?"

Tous les yeux étaient dirigés vers Brian, mais son visage, transfiguré par le remords, s'était fermé. Cameron s'exprima alors en soupirant.
"Matt et Brian, mes deux petits frères, travaillaient ensemble, au CERN. Matt était le plus au taquet sur le projet. En revanche, jamais il n'aurait accepté l'offre de l'empire Craques. C'est Brian qui s'est laissé embobiner. Il a espionné les travaux de son frère pendant des mois. Du coup, Matt a commencé à avoir des doutes. Rien n'est plus terrible qu'une suspicion qui s'interpose entre deux frères, mais c'est bel et bien ce qu'il s'est passé. Matt a peu à peu mis Brian de côté, alors qu'ils étaient sur le point d'aboutir. Alors Craques a envoyé des espions pour assister Brian dans le vol du prototype. Au cours de cette épreuve de force, Matt a découvert le pot-aux-roses, et l'un des sbires de M. Craques l'a exterminé sur-le-champ. C'est à partir de ce moment que Brian a décidé de couper les ponts avec l'empire Craques et de tout révéler aux journaux. Évidemment, il s'est fait emprisonner par M. Craques avant qu'il ait eu le temps de dire 'ouf'. Il s'est échappé de prison avec toi. Je ne l'avais plus revu depuis. Je craignais ne plus jamais le revoir... Je pensais qu'ils t'avaient retrouvé et tué."

Brian détourna le visage.

"Et Ethan?..."
Cette fois-ci, c'est Brian qui parla.
"En fait, nous ne sommes pas jumeaux, Matt et moi. On est triplés. Alors que nous étions encore jeunes, Ethan s'est fait enlevé. Il faisait du judo, dans un institut à dix minutes de la maison. Quelqu'un a dû lui demander de le suivre, ... Ça a été assez terrible. Mes parents ne s'en sont jamais remis. Mon père a sombré dans l'alcool et c'est de cela qu'il est mort, en quelque sorte."

Consternation.

Julie se racle la gorge.
"Toute mes condoléances. Toutefois, j'aimerais vous rappeler que nous sommes dans une situation extrêmement difficile. Tant que mon ex-mari fait de cette histoire un conflit direct entre nous et lui, on ne risque pas d'avoir la paix. Brian, quoi que t'aies fait à ton frère Matt, tu es enlisé dans cette histoire jusqu'au cou. Tu as intérêt à nous aider. Ce serait quand même plus utile que de filer à l'anglaise comme un couard."
Elle mâche rarement ses mots.

Brian tourne ses yeux d'aigle, grossies par ses lunettes, vers une Julie qui ne se laisse pas impressionner. Il la fusille du regard.
"C'est non."

Et l'appartement explose abruptement.

15. Le point

Il y a peu de choses plus troublantes au monde qu'une réunion entre un certain nombre de personnes qui viennent de s'échapper de prison.

Nous étions tous assis autour du lit sur lequel François se reposait de sa jambe meurtrie. Sur une table de chevet, on avait entreposé Feu Follet, un feuillet vert usé, griffonné, abîmé, déchiré en deux, et qui pourtant continuait de se froisser et de se défroisser par système.

"Cameron, à toi de commencer."
"Attends... J'ai plein de questions moi-même... Je vais commencer par les trucs les plus gros: en quoi Julie est-elle liée à cette histoire?"
Je le sonde attentivement. Ne sait-il vraiment pas? Il a l'air sincère.
"Peut-être que le nom de Julie va t'éclairer."
Air interrogateur de Camille. Une main sur l'épaule de Julie, je lance:
"Je te présente Julie Craques."
Il fait les yeux ronds.
"Elle a été mariée à M. Craques il y a quatre ans. De cette union, une fille. C'est elle qu'ils ont kidnappée. Ils cherchaient à faire pression sur sa famille pour les forcer à me droguer. Ils voulaient vraisemblablement m'empêcher d'interférer avec leurs histoires, quoique j'admet avoir du mal à comprendre ce mouvement. Il se trouve qu'elle était enfermée dans une cellule attenante à celle de Brian Cox, ton frère. Il avait réussi à conserver Feu Follet, et le gardait caché dans sa cellule."

Julie poursuit.
"Pendant ce temps, en fouillant dans ses affaires, Gérard Caplain, mon papa, est tombé sur Coquecigrue, l'autre prototype. Et il a écrit quelque chose dessus. De ce que j'ai compris, il y a des propriétés intrinsèques qui lient ces deux feuilles; en tout cas, les mots sont apparus sur Feu Follet, et Brian Cox a répondu avec les moyens du bord, à savoir de la cire de bougie. Au fur et à mesure qu'ils communiquaient ainsi, la situation se clarifiait. Très vite, ça a fait 'tilt'. La petite-fille de son correspondant se trouvait dans la cellule d'à côté. Alors il lui a donné le prototype. De cette façon, elle a pu communiquer avec son grand-père... jusqu'au jour où il s'est fait arrêter par la police."

Je prends le relai.
"Quelques jours plus tard, je me faisais emprisonner. Comprenant la situation, Brian Cox a planifié une évasion, à la faveur d'une supériorité numérique des prisonniers. Ce scientifique a déchiré Feu Follet en deux pour confectionner un explosif à partir d'une des moitiés. Bref, nous sommes sortis, et je ne l'ai plus revu... jusqu'à ce qu'il vienne me voir en me proposant cher pour que je retrouve les prototypes."
"On lui a déjà indiqué par email où nous retrouver pour qu'on lui passe Feu Follet," souffle Julie. "Il ne devrait pas tarder."

Cameron pâlit.

"Et de ton côté, quand ont-il compris que tu les trahissais?" fais-je à l'adresse de mon collègue.
"Eh bien... Je suppose que quelqu'un leur a dit que j'avais piqué Coquecigrue..."

"QUOI?!"

"... En aucun cas il ne fallait que ça tombe dans leurs mains! Or un jour, je vous ai vu parler, dans le bureau de Julie, avec un type qui travaille pour Craques. J'ai supposé qu'il avait trouvé sa proie, alors je suis entré chez Julie par effraction, et j'ai volé Coquecigrue sans hésiter. Je savais qu'il était chez Julie parce que Daphné me l'avait indiqué. Elle ne sait toujours pas que j'ai trahi Craques! Je suis son seul contact..."

Tout en parlant, Cameron sort un tissu vert de sa poche. Une feuille de papier. À demi déchirée, maculée d'encre à tous azimuts. Coquecigrue.

Il le pose avec Feu Follet.

Nous avons la paire! pensé-je avec excitation.

Cameron poursuit, toujours plus pâle:
"Vous ne vous êtes pas fait embrigadés par ce type, si? Il était déguisé en Brian Cox, mais je reconnaîtrais mon véritable frère entre mille!"

La sonnette de l'entrée se met à sonner.

14. L'intrusion

"Tu es sûr de pouvoir la retrouver, cette foutu prison?"

Je plonge mes yeux dans le regard bleu pâle de Julie. Je suis content de l'avoir avec moi, en ces temps difficiles.

"Si tu veux rester en dehors de cette histoire, libre à toi. Je ferais quand même d'une pierre deux coups, ne t'inquiète pas."
"Ne cherche pas à m'empêcher de venir avec toi," lance-t-elle. Son visage se fend d'un large sourire. "Ou tu auras affaire à mes foudres mortelles!"
J'éclate de rire.
"Si si, j'ai ça en réserve! En fait, c'est une expérience du CERN qui a mal tournée... Je me suis fait mordre par une araignée radioactive. Depuis, je peux faire s'abattre la foudre sur n'importe qui!"
"Je te crois sur parole!" fais-je en souriant. "Alors, pas de revolver pour toi."

Je sortis une mallette et l'ouvris. Parfait. Tout ce que j'avais demandé à M. Cox était là.

"Dis, ils t'ont demandé pourquoi tu voulais des armes à feu, chez mandelbrot@ffec.gov?"
"Après le coup de l'autre fois, j'ai préféré ne pas leur dire quoi que ce soit. La communication aurait pu être écoutée."
"Tu as déjà utilisé un pistolet?"
"... J'espérais ne pas avoir à m'en servir. Je ferai sans entraînement, ça n'a pas l'air compliqué."

Elle fait une moue inquiète.

"Je suis sûr que ça ira comme sur des roulettes," fais-je pour la rassurer. "On est trois, avec François. Et puis, on a l'effet de surprise!"

Elle se rapproche de moi.

"Merci... pour tout ce que tu fais. Mais, dis-moi... pourquoi tu m'aides à ce point-là?"

Le moment me parut propice: je l'embrassai.
Elle se laissa faire.
Elle m'enlaça.
C'était presque trop parfait pour être vrai.

La porte claque. François entre en coup de vent.
"Eh les gens! J'ai ramené mon fusil de chasse pour..."

Il nous remarque.

"Oh."

...


Je décroche ma dernière grenade et l'envoie au fond du couloir. Au coeur de la pénombre, elle éclate. Un flash. Des hurlements. Il est temps d'y aller.

Tout en douceur, je tire sur tout ce qui bouge. Julie, derrière moi, fait de même. François couvre nos arrières.

J'arrive à la fameuse porte. Julie frappe durement contre le blindage.
"Élodie! Tu m'entends? Écarte-toi de la porte! On va te sortir de là."

Je mets en place la dynamite.

Soudain, le néon vacillant du couloir émet un flash, et on entr'aperçoit deux hommes armés. Salve de coups de feu. Un coup tonitruant venant du fusil de François. En face, on perçoit un râle. Encore quelques coups de feu, puis le silence.
"Je suis touché..." couine François.

Oh zut. Je le prend par la taille et le tracte loin de la porte qui va bientôt sauter. Et subitement je me met à réfléchir. Pauvre François! On ne pourra même pas l'emmener à l'hôpital... Une blessure par balle, ça éveille la suspicion!

BAOUM!

Énorme onde de choc. Un flash formidable. J'en suis tout retourné. Mes oreilles sifflent.
Mais la porte est enfin ouverte.

Camille, mon cher collègue de bureau, en sort le premier. Il a le visage ravagé. Une balafre lui barre la joue; ça ne partira probablement jamais.
Et derrière lui, une petite voix chantante résonne.

"Julie, dis bonjour à ta fille!" dis-je avec un sourire.

Par l'ouverture, on aperçoit la fillette que j'avais rencontré lors de ma séquestration...

Dans sa main, elle tient une feuille de couleur verdâtre... "Feu Follet".

13. Le but


Camille n'était pas chez lui. Camille ne revint pas au boulot non plus. En fait, mon vieux collègue de bureau était porté disparu.

Je l'ai appris par un coup de fil que j'ai passé à ma hiérarchie.
"Bonjour, Mme Trevis. Je vous appelle au sujet de M. Camille Coque. Je ne cherche pas à lui faire du tord. Néanmoins, il n'est pas encore arrivé à son bureau et cela m'intrigue. Il ne lui est rien arrivé de fâcheux, je l'espère?"
"M. Coque, vous dites? Attendez... Ah. M. Camille Coque. Effectivement, il a été absent pendant quatre jours. Nous n'avons reçu aucun message de sa part. Il semblerait qu'il ait également déserté son appartement. Bref, il est porté disparu jusqu'à nouvel ordre."
"Vous... vous en avez informé les autorités?"
"Elles n'en ont rien à faire. Il y en a tous les jours, des disparitions. La gendarmerie ne s'occupe que des enfants, parce que les enlèvements de mineurs défrayent toujours la chronique. Tandis que les hommes d'âge mûr... Apparemment, dans la plupart des cas, ce genre de disparitions relève plus d'une bénigne crise de la cinquantaine que de quoi que ce soit d'inquiétant. Ne vous faites pas trop de mouron: il reviendra dans les semaines à venir nous expliquer qu'il avait des problèmes d'ordre personnel, nous passerons l'éponge et tout reviendra dans l'ordre."
"Merci infiniment pour votre sollicitude."
J'ai raccroché.

Ma dernière phrase était-elle ironique? Je ne m'en souviens déjà plus.

Je suis loin d'être irascible. Cependant, cette histoire me rongeait. Camille m'empêchait de régler cette histoire une bonne fois pour toutes. J'approchais tellement du but! Et il fallait que Camille me mette des bâtons dans les roues. Sale traître!

De rage, je prends ma trousse et la lance contre le mur. Elle retombe mollement au sol.

Je serre les poings. Calme-toi. Garde ton sang-froid. Tu as des ennemis bien trop puissants pour que tu fasses des erreurs.

Je me lève et vais ramasser la trousse.

Oh, non. Mon encrier s'est décapuchonné. Il déverse son contenu dans ma trousse. Je sors un mouchoir de la poche de mon veston pour éponger les dégâts.

Soudain, je rencontre le post-it que Camille m'avait laissé avant de partir.

Je l'avais laissé séjourner dans ma trousse. Bien qu'il m'avait paru anodin, c'était le dernier message que j'avais reçu de lui avant sa "disparition". Cependant, mon petit incident avait dévoilé une nouvelle dimension cachée dans ce message.

Il avait écrit quelque chose à l'effaceur.

Je rajoute un peu d'encre pour faire ressortir les mots.

"RDV Michaud 21 Champs Elysées."

...

"Allô? Julie? Ma complicatrice de vie préférée?"
"Te moque pas de moi, tu veux?"
"Il y a du nouveau. Camille m'avait laissé un billet dans lequel il avait dissimulé un message à l'effaceur. Il nous donne rendez-vous aux Champs Elysées. Tu es partante?"
"Toujours, tu sais bien!" rit-elle.

...

Biiip! Biiip! Biiip! Biii... Clip.
"Allô, François Michaud. Qui est-ce?"
"C'est Camille Coque qui nous envoie. Nous sommes des amis."
"Camille Co... Ah! Oui, entrez."
Clac.
La porte s'ouvre.

"Et si c'était un traquenard?" demande Julie, nerveuse.
"Est-ce qu'ils auraient le temps de se préparer? Je ne sais pas. Bah, on n'est plus à ceci près! Au pire, tu te retrouveras avec ta fille, non?"
J'ai réussi à la faire rire.

Toc toc toc.
Michaud nous accueille chaleureusement.
"Entrez, je vous en prie... François Michaud pour vous servir. Tisane, café?"
"Une tisane pour moi," fais-je.
"Deux tisanes," fais Julie.

Quelle chance! En guise de guet-apens, on sirote une tisane accompagnée d'un biscuit.
"Alors comme ça, vous êtes les fameux collègues de Camille. Je suis un ami de longue date de Camille Coque, ou plutôt Cameron Cox, comme il s'appelait avant de travailler chez M. Craques. Mais, comme vous le savez sans doute, Cameron et ses frères ont changé leur fusil d'épaule. L'un d'entre eux est mort. L'autre s'est fait emprisonné. Le dernier - Cameron - est porté disparu. Il s'est évaporé il y a deux jours de cela."
"Deux jours! Mais il a été absent au bureau pendant quatre jours! Qu'est-ce qu'il a bien pu faire les deux premiers jours?"
"Je ne connaît pas le détail de ses activités," élude-t-il, souriant, en faisant diluer un sucre dans son expresso. "Néanmoins, je sais qu'il cherchait à remettre la main sur une technologie que ses frères, les jumeaux, ont mise au point. A priori, c'est le mieux placé pour retrouver la trace de ces fameux documents: c'est lui qui les livrait en personne à M. Craques."
"Donc c'est bel et bien vrai! Camille travaillait secrètement à la solde de M. Craques!"
"Erm... Commençons par le commencement, voulez-vous? La première fois que j'ai rencontré les frères Cox, c'étaient tous de brillants étudiants. L'aîné, Cameron, était dans ma promotion en école de commerce. Les jumeaux ont simultanément intégré l'ENS. Plus tard, Cameron était embauché par l'entreprise de M. Craques, et les jumeaux par le CERN. Ils se sont révélé extrêmement brillants. Le projet sur lequel ils travaillaient était susceptible d'intéresser M. Craques: Cameron l'a mis au courant, et Craques n'a certes pas fait la sourde oreille, oh que non! Il leur a fait une proposition alléchante, et quelques temps plus tard, ils lui envoyaient en priorité les premiers éléments de leur projet. Bien sûr, c'était contraire à la convention du CERN; alors il a chargé Cameron d'organiser l'acheminement des documents entre Genève et la Défense, en toute discrétion bien entendu. C'est à ce moment-là que Cameron s'est confectionné une fausse identité."

François ingurgite une gorgée de café.

"Le principe de cette technologie est très impressionnant. La destruction de certaines composantes de la matière peut entraîner l'apparition de particules jumelles, aux propriétés continûment similaires. Les frères Cox ont mis au point des tissus de cellulose gavés de particules synchrones, à polarisation uniforme. De cette façon, une action énergétique sur l'un des feuillets, comme de la lumière ou un mouvement de torsion, est reflétée sur l'autre feuillet. C'est pour cela que ces feuilles donnent l'impression de se froisser par elles-même: le moindre choc se répercute sur la feuille jumelle, et s'amplifie par effet Larsen. Le truc génial, c'est qu'on peut envoyer des informations sous la forme de flux d'énergie d'une feuille à l'autre, avec quasi aucune latence! Feu Follet et Coquecigrue, ce ne sont que des "proof of concept", une preuve flagrante que les possibilités sont infinies! Matt Cox espérait voir ceci devenir l'ethernet du futur. Les connexions entre ordinateurs deviendraient instantanées. Une première approximation fait état de vitesses de téléchargement de plusieurs dizaines de giga-octets par secondes. C'est l'équivalent du contenu de 14 CD! Bref, on a ici du lourd, du prometteur. En somme, il est raisonnable de penser que notre ami commun, Cameron Cox, soit entre les griffes de nos ennemis, et j'escomptais faire usage de votre aide pour l'en sortir."

12. La course poursuite


18:37. 14 rue de la tourbière. Pas un chat. Je passe furtivement devant les voitures garées à la queue leu-leu devant le bâtiment. Je passe la porte cochère, bientôt suivi par Julie. Je passe en revue les boîtes aux lettres.

"de la Marche. 3e étage, porte gauche."


Ding dong!
"Allô?" -- une voix de vieille femme.
"Bonjour... Je viens voir Mlle Daphné de la Marche. Je suis un ami à elle... Eric Craques..."
"Hmm."
Biiip! La porte s'ouvre. C'est fou comme les gens ont confiance. Et puis, comment Daphné de la Marche pouvait-elle refuser une visite, quoique impromptue, de son patron, M. Craques?

Je me tourne vers Julie.
"Reste ici, au cas où. Je vais la chercher."

Julie ne proteste pas.

Je monte les marches quatre à quatre. Je manque de bousculer une vieille dame en burqa. Le modèle avec grillage au niveau des yeux.

Arrivé à destination, je sonne deux fois de suite. Un court laps de temps. La porte s'ouvre.

"Ah! C'est vous qui venez de sonner? Vous avez dû vous croiser sans vous voir. Ma fille est descendue à votre encontre."
"C'est impossible. Personne n'a utilisé l'ascenseur et je n'ai croisé..."

... Sapristi! La dame en burqa! Sacrée de la Marche, tu me donnes du fil à retordre!

Je déboule dans les escaliers. Arrivé à portée de voix, je hurle à Julie d'appréhender la femme en burqa. Lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle est démasquée, la jeune fille se met à courir. En burqa, c'est burlesque.

Elle escalade une moto. Je hurle à Julie: "Attrape!" et lui lance les clefs de ma voiture, juste à côté d'elle. Elle fait démarrer ma caisse en même temps que Daphné de la Marche s'élance. Je les vois s'éloigner, puis tourner au coin de la rue.

J'ai confiance en Julie.

J'ai raison. Cinq minutes plus tard:
"J'ai de la Marche. 22 avenue Fourier."
"Je te rejoins."

...

De la Marche était silencieuse.

"Vite, Daphné! Tu as des choses à me dire, il me semble."
"Allez-y, dites-moi... ce que vous attendez de moi."
"On va commencer par vérifier qu'on est sur la même longueur d'onde. Ton stage dans mon entreprise, c'était bidon, n'est-ce pas?"
Elle tourne la tête.
"Vous savez déjà..."
"Je veux une réponse claire."
"J'ai fait ce qu'on m'a demandé de faire."
"Qui t'a demandé de faire ça? De qui recevais-tu tes ordres?"

Mutisme subit.

"JE VEUX SAVOIR QUI SONT CES GENS!"

Du sang coulait sur sa joue.

"Ecoute. Je sais que les personnes pour lesquelles tu travaillais espionnaient certaines activités privées du CERN. Ils recevaient leurs informations via les briques de jus que tu délivrais à un de leurs agents. J'ai besoin de connaître l'identité de cet agent."

Elle pleurait.

"Devine quoi? J'ai par mégarde emporté une brique de jus contenant un document crucial. Ce document s'est retrouvé entre les mains de M. Gérard Caplain quand il m'a maintenu captif pendant un demi-mois. Avant de se retrouver en prison à cause de ça, il l'avait enfermé dans un tiroir de son bureau. C'est lui-même qui me l'a dit. Aussitôt, j'ai téléphoné au CERN pour leur dire."

Julie prend le relai.
"Quelle coïncidence! Comme si vous aviez mis cet appel sur écoute, quand on est revenu chercher le document, la serrure du tiroir avait été forcée, le document s'était évaporé. Il se trouve qu'on a une très bonne raison de vouloir absolument retrouver ce truc. Alors, dis-moi qui est cet agent! Il FAUT qu'on remette la main sur le document!"

Elle clignait des yeux.
"Pitié..."
"DIS-NOUS DE QUI IL S'AGIT!"

Elle respirait durement. Elle allait lâcher le morceau.
"Si on vous demande..."
"Oui, le truc habituel, c'est pas toi qui nous l'a dit. Balance le nom, allez..."
"... Cameron Cox."

Elle désigna son sac à main. Je lui apportai. Elle en sortit son porte-monnaie, d'où elle tira une photo. Je m'en emparai et la considérai gravement.

"Cameron Cox, ça? C'est Camille, mon collègue de bureau!"

Stupeur.


"C'est pas vrai..." soufflé-je.
"... Encore un qui aura des choses à nous dire!"
"Tu l'as dit!"
"Bon, on a été assez cruels comme ça, " me dit Julie. "Allons-y."
"Tu m'aides?"
"Toujours."

...

En sortant de l'hôpital, j'osai enfin demander à Julie:
"Alors, tu vas me dire ce qui s'est passé? Un accident de voiture?"
"Tu parles, " se moqua-t-elle, "ta voiture n'a pas une éraflure!"
"Mais encore?"
"Daphné s'est pris un bout de burqa dans la roue de sa moto. Elle a valsé et a donné de la tête dans un poteau. C'était ça, la balafre sur la joue."
"Bah, elle vivra."
"Le médecin n'était pas inquiet."
"Allons voir ce cher Camille, alors. T'inquiète pas, bientôt ta fille sera en sécurité."