9. L'évasion

Le lendemain, à l'heure dite, l'explosion se produisit.

La silhouette du type se détacha des décombres fumants. A la lueur de sa bougie, j'entrevis un regard sombre, devant lequel dansaient les flammes. Rapidement, il me souffla:

"J'ai laissé une dynamite à retardement qui fera diversion. Dès qu'elle explosera, il n'y aura plus que quatre gardes pour nous escorter. Il faudra les tabasser, et me suivre. Je connais la sortie."

Les cris de nos geôliers nous parvinrent, de plus en plus proches. Les dés en étaient jetés.

Des hommes armés arrivèrent en hurlant. Ils nous rouèrent de coups, puis procédèrent au transfert.

Ils nous emmenaient le long d'un corridor éclairé par des néons vacillants. Il y avait six gardes. A mi-chemin, une déflagration retentit. Comme prévu, deux gardes rebroussèrent chemin afin de savoir de quoi il retournait.

Tout se produisit extrêmement vite. Dans la pénombre, je ne me rendis même pas compte à quel point la chance nous souriait. Notre rébellion fut soudaine, et un garde tomba immédiatement à terre, maté par un uppercut. Je fis mordre la poussière à un autre. Un troisième leva son fusil et tira. Le néon clignota. Le coup manqua l'un d'entre nous. Le dernier garde s'effondra. L'homme qui avait tiré fut rapidement maîtrisé.

Puis ce fut la fuite.

"Suivez-moi!", criait l'un de nos voisins de cellule.

Il avançait savamment le long de ce dédale insondable. Ce n'était pas son premier séjour ici visiblement!

Nous débouchâmes dans un immense tunnel métropolitain. Là, nous fîmes le point.

"Alors, on est trois? D'après mes calculs, il y avait deux prisonniers par cellule."
"Il y a une petite fille avec moi... Attends, où est-elle? C'est pas vrai, elle n'est plus là!"
"Ah, zut, la fillette... Tant pis, on n'aurait pas pu faire grand-chose pour elle de toute manière. Tant qu'on est dans le tunnel, il faut rester ensemble. Ensuite, il faudra se séparer. Mais personne ne doit prévenir la police, d'accord? Il en va de nos vies.  Très bien. Je vais mettre une fausse piste dans l'autre sens."

Il déchira l'autre manche de sa chemise et s'en fut la déposer de l'autre côté. Puis nous courûmes. Nous courûmes pendant ce qu'il me parut être un laps de temps interminable.

Enfin, la lumière. la vraie. Il était six heures et demi du matin, et la lune, ravissante, nous accueillit chaleureusement au bout du tunnel.

"Génial", fit mon voisin, haletant et effrayé. "Maintenant il faut se séparer à tout prix. Adieu, et bonne chance."

Chacun partit de son côté, la peur aux tripes. Allaient-ils lancer des recherches? Avaient-ils déjà des tueurs à nos trousses?

Mais quelque chose d'autre me tracassait. Quelque chose qui avait trait avec le type qui m'avait fait évader. Comme un déjà-vu...

Soudain, l'évidence me gifla.

C'était un homme de petite taille, avec de grosses lunettes rondes...

Je sentais le poids des confessions de Julie, contre ma hanche.

8. La prison



Le doigt pointé vers une cellule ouverte. Le garde encagoulé ne prononce pas le moindre mot, mais son geste ne manque pas d'éloquence.

Je rentre dans la cellule. La porte se referme lourdement derrière moi.

Un temps de silence.

"Allô?"

Ça vient d'un coin de la pièce, dans l'obscurité.

"Quoi? Ils ont kidnappé combien de personnes exactement?"
"Écoute, on n'a pas beaucoup de temps. Ce n'est pas la première fois que je me fais séquestrer par ces types. Cette chambre est une salle d'accueil."

Ça fait bizarre de voir les choses comme ça, mais admettons.

"Ils sont en train de préparer ton transfert. Le mien aussi, par la même occasion.  Tu as un téléphone sur toi?"
"Oui."
"Une faute que j'ai commise lors de mon premier passage ici, c'est de ne pas dissimuler la carte SIM de mon téléphone portable. Ils m'ont piqué mon portable et l'ont détruit. La seule issue, c'est de cacher cette carte dans ton slip."

Quoi?! Pas fou? C'est révulsant!

"Fais vite, tu auras une minute après qu'ils se seront occupé de moi."

Comme s'il avait senti venir les choses, il y eut un bruit de clef dans la serrure. La porte s'ouvrit en grand, et les faisceaux vifs et violents de puissantes torches électriques balayèrent la pièce. J'entendis des bruits de pas, un coup violent, un cri étouffé, une porte qui claque.

Ténèbre derechef.

J'attendis, l'ombre d'un instant, puis me précipitai. Le prisonnier avait raison. Je démontai mon portable dans le noir, et fis sauter la carte SIM. À tâtons, je tâchai de trouver où elle avait atterri. Je la glissai dans mon slip, puis reconstruisis mon téléphone tant bien que mal.

Après avoir de nouveau attendu un certain laps de temps, je me rendis compte qu'il fallait aussi cacher les confessions de Julie. Les informations qu'elles contenaient étaient bien trop cruciales. Alors, là encore, pfuit! Dans le slip!

Je ne pus m'empêcher de rire de cette situation insolite.

"De quoi tu ris?"

Ils venaient pour moi cette fois. Les torches se braquèrent toutes sur moi. Je ne bronchai pas.

Une silhouette s'avança et me mit un coup de genou dans l'estomac. La force du choc me fit tituber. Il me saisit vivement au bras, et me força à avancer. Devant mes yeux humides dansaient une pluie de faisceaux aggressifs et violents. Mes gardiens continuèrent à me trainer jusque dans une pièce étroite. Ils me ligotèrent à une chaise pliante.

Soudain, une lampe se braqua sur moi. Ébloui, je tâchai de détourner le regard, mais on me forçait à regarder la lumière bien en face.

Je sentis qu'on me fouillait. On récupéra mon téléphone. On s'empara de mon blouson, que l'on mit en pièces. J'aurais peut-être dû le glisser dans mon slip, lui aussi!

Une voix rauque surgit de nulle part.

"Sais-tu pourquoi tu es ici?"
"Non."

Coup de poing au visage. Souffrance. Ma mâchoire a pris un coup.

"Tu es ici parce que tu as pris quelque chose qui nous appartient. Est-ce que tu sais quoi?"
"Non."

Autre coup de poing. Dans le même sens, en plus. Encore une explosion de douleur dans mon crâne.

"On dirait que tu ne l'as plus. Où est-ce que tu as bien pu le poser?"
"Dites-moi ce que c'est, je pourrais vous aider!"

J'étais presque suppliant. Après tout, j'avais la bouche en sang.

Mais ça ne suffisait pas. La douleur fut aussi intense que les fois précédentes. Je n'arrivais pas à m'habituer. Je sentis un afflux de sang encombrer une narine.

"Il s'agit d'un carnet un peu spécial, dont les feuilles ont une couleur vert pomme."
"Ça ne me dit rien!"

Mon cerveau explosa. La souffrance était telle que je me mis à pleurer. J'essayai de me dégager, rien que pour oublier ma tête qui résonnait de douleur.

"Je vous jure que je veux vous aider! Pitié, aidez-moi!" pleurnichai-je, mes yeux ruisselants de larmes et de sang.

"Laissez-le mijoter."

...

Des médecins masqués me rasèrent le crâne et soignèrent mes blessures. L'alcool réveilla les souffrances dissimulées dans mes plaies. Je hurlai.

Il n'y avait personne pour m'entendre.

Le médecin avait fini. Il reposa ses instruments, et se tourna vers moi. Il sortit une matraque.

"Non, arrêtez..." suppliai-je.

Douleur.

...

"Comment tu t'appelles?"

Une voix de petite fille. Elle ne pleurnichait même pas. Depuis combien de temps était-elle enfermée?

Je me réveillai, non sans difficulté. Ce mal au crâne...

"Je m'appelle Émilie."

Je me frottai les yeux pour être sûr de ne pas rêver.

"Bonjour, Émilie. Qu'est-ce que tu fais là?"
"Il y a les vilains monsieurs qui veulent que je reste là."

L'enfant fit une moue triste.

"Et ils refusent que je voie ma maman."

J'étais dans une cellule éclairée à la bougie. Deux matelats posés à même le sol: le mien, et celui de la petite. Surpopulation carcérale au sein de cette mafia?

Je pris ma bougie et cherchai un miroir. Je ne fus pas déçu. J'avais le visage ravagé. Mieux valait ne pas montrer ça à la fillette.

"Je ne te veux aucun mal."
"Je sais", répondit-elle, brave et calme.
"Sais-tu quelle heure il est?"
"J'ai gardé ma montre. Les méchants ne me l'ont pas enlevée. Il est... euh... vingt-deux heures."
"Alors il est temps de dormir. Grosse journée demain!"
"Parle pour toi!" fit-elle, avec un sourire.

...

Boum. Boum. Boum. Boum.

Des chocs sourds contre le mur sur lequel j'étais replié. Qu'est-ce que c'était? Je collai mon oreille dessus pour mieux entendre.

Soudain, le bruit cessa. Je dressai l'oreille de plus belle, et entendis comme un froissement de papier.

Je mis longtemps à comprendre. Au pied du mur, mon matelas dissimulait un trou de souris mal colmaté. Je rouvris le trou, glissai ma main dedans et retirai... la manche d'une chemise!

La surprise manqua de me faire rire. Mon voisin de chambre était vraiment demeuré! Puis je remarquai les inscriptions écrites dessus, à la cire de bougie.

"J'ai dynamite pour ce mur. Demain 6h. Evasion pdt transfert."

7. Les aveux

"Je suis désolée de la manière dont les choses se sont passées entre nous. J'ai vraiment envie que l'on s'entende bien, alors... tu peux considérer cette lettre comme une confession éperdue. Pitié, ne m'en veux pas pour ce que j'ai fait!

Tu le sais, il y a trois ans environ, je me suis mariée à un ravissant jeune homme qui fait partie d'une riche famille, la dynastie des Craques. Nous nous sommes rencontrés au pied de Notre-Dame. Il a toujours habité à Paris, je venais ici pour visiter. Il a été remarquable. Il m'a fait visiter les tours. Il m'a payé le passage, puis le dîner dans un magnifique restaurant à proximité. La Tour d'Argent, je crois. J'ai pris une assiette exquise à base de canard, sur son conseil, et il a pris la même chose. Ce fut une soirée formidable. L'homme était aimable, intelligent, et très attentionné. Pour couronner le tout, il était plutôt mignon. Un mois plus tard, on se mariait.

Le jour de notre mariage, un homme est venu lui parler. Je ne sais pas ce qu'il lui a dit, mais ça l'a rendu visiblement nerveux. Le soir même, il a découché. Le lendemain, lorsque je lui ai demandé ce qui s'était passé, il m'a répondu qu'il s'agissait d'un business urgent. Étais-ce en lien avec l'homme que j'avais vu la veille? A peine ais-je posé la question que mon mari a tressailli. Puis il s'est lentement tourné vers moi avant de dire:
"Oublie cet homme. Il est mort."

Depuis, j'ai eu l'occasion de me rendre compte à quel point l'homme auquel j'avais accordé mon amour pouvait faire preuve de duplicité. Il était aussi mystérieux et dangereux qu'il avait paru affable et aimable auparavant. En vérité, c'était un homme colérique qui cachait bien son jeu. Je n'ai jamais su ce qu'il cherchait, bien que je lui ai souvent demandé, mais il avait bel et bien une préoccupation grandissante, il souhaitait obtenir quelque chose de quelqu'un, et était prêt à payer le prix fort. Il avait une puissante organisation derrière lui, mais en dépit des efforts de tous ses agents de l'ombre, il ne parvenait à rien. Cela le rendait fou.

Un beau jour, il (gribouillage). Il m'a frappée et violentée. J'ai divorcé sur-le-champ. J'ai quitté sa spacieuse demeure. Mais, lors de mon dernier voyage pour sortir mes affaires de chez lui, je l'ai surpris en train de parler à un individu de petite taille, avec de grosses lunettes rondes. Il avait en main un document, sur lequel était agrafé une photographie. On distinguait deux feuilles verdâtres. Je suis partie aussi vite que j'ai pu, mais de ce que j'ai pu comprendre, c'était lié à sa mystérieuse quête.

Je me suis ensuite installée chez mes parents. Ils habitaient à proximité de mon lieu de travail. Ils m'ont beaucoup soutenue pour mener à bien le divorce. Ils m'ont ensuite aidée à oublier mon malheureux mariage.

Petit à petit, j'ai réussi à oublier M. Craques. Et, petit à petit, je suis tombée amoureuse d'un autre type, au bureau. Il n'est toujours pas au courant. Je parfumais son bureau. Je le suivais le soir. Je suis même entrée par effraction, une nuit, chez lui, juste pour le voir dormir.

Un soir que je le suivais, je t'ai aperçu. Tu étais poursuivi par des individus masqués dans le bois. Tu courais, tu courais, et tu es rentré dans une prostituée. Elle s'est faite assassiner quelques secondes plus tard. Sous mes yeux. Ensuite, les tueurs se sont dispersés. J'ai couru vers la péripatétitienne, qui m'a indiquée où tu t'étais caché avant de rendre l'âme. Tu étais déjà sorti de ta cachette dans les arbres, cependant. J'ai essayé de suivre ta trace, quand je t'ai entendu hurler. J'ai couru éperdument vers toi. Quand je suis arrivée, tu étais inconscient. Je t'ai libéré et t'ai emmené chez moi. Je ne savais pas trop comment réagir, tu comprends? Étais-tu lié à une affaire malsaine, toi aussi? Comme mon premier mari? Pourquoi étais-tu poursuivi?

Le soir même, quand je suis rentrée du boulot, mes parents m'ont accueilli avec des têtes d'enterrement. Ils avaient commencé à te droguer. Ils m'ont expliqué qu'un homme était venu. Cet individu les avait menacé de mort s'ils ne suivaient pas à la lettre ses instructions. Ils devaient te garder prisonnier à tout prix. Il distribuait lui-même, chaque semaine, la drogue dont on avait besoin pour te maintenir endormi. La mort dans l'âme, j'ai été contrainte de les aider dans cette sinistre besogne.

Un jour, cet individu m'a demandé d'apporter une enveloppe contenant une mèche de tes cheveux à un homme qui viendrait me voir à mon bureau, sous le nom de Serge Tangoli. Cet homme est bel et bien venu, et je me suis rendue compte que je le reconnaissais. Il était de petite taille et portait de grosses lunettes rondes.

Quand j'ai compris que mon ancien mari était impliqué, j'ai couru au centre de police. J'ai affirmé savoir qui t'avais enlevé. Je n'en pouvais plus de toute cette affaire. Alors j'ai dénoncé mes parents. Aussitôt, je suis retournée chez moi, et je t'ai injecté de l'adrénaline. Ça devait te réveiller rapidement. Ensuite, comme si de rien n'était, je suis retournée au boulot. L'homme aux lunettes rondes était parti.

Oui, mes parents sont maintenant en garde à vue. Ils sont peut-être promis à la prison. Mais ce qui compte vraiment, c'est que celui que j'aime soit libre comme l'air.

Tu l'as sans doute déjà compris, mais, bien que tu sois aussi mystérieux que mon premier mari, bien que tu m'aies frappée aussi violemment que lui, je t'aime encore. Tu lui ressembles beaucoup. Mais je ne peux m'empêcher de t'aimer, et de te dire: désolé.

Je ne sais dire où toute cette histoire nous conduira, je ne sais toujours pas quelle est ton implication dans ces sortes de guerres secrètes, mais sois sûr d'une chose: j'ai confiance en toi.

Bonne chance."

Le camion s'est arrêté.

6. L'enlèvement

Après m'être calmé, je me rendis dans les toilettes des dames.

Julie Craques s'enfilait du coalgan dans la narine pour freiner l'hémorragie. Tout en s'affairant, elle pleurait doucement.

J'entrai calmement.

"Je te dois des excuses. J'ai pété un câble. Je suis désolé. Sincèrement."

Elle reste silencieuse. Les larmes coulent.

Je tente un pas dans sa direction. La béquille fait tinter le carrelage.

"Écoute, j'ai besoin de savoir..."
"Tu disais que moins tu en savais, mieux tu t'en trouvais!"
"C'est pas vrai! Je le crois pas, que tu me dises ça! C'était avant de savoir... Tu peux pas me laisser dans l'ignorance. Vas-y, vide ton sac!"

Elle geint de plus belle. Je l'approche. Son visage se tord de douleur. Enfin, elle n'en peut plus. Elle fuit.

Je tente de la rattraper, mais avec des béquilles, vous pensez!

Fin du déjeuner. Retour au boulot. Je m'effondre, épuisé, dans mon siège en cuir rembourré. Je reste prostré deux minutes, la tête dans les mains, avant de relever le front.

Une enveloppe trône sur mon sous-main. "Chacun ses excuses." C'est l'écriture de Julie. J'hésite pendant une fraction de seconde, puis la laisse de côté.

Où en étais-je déjà? Ah, oui. La cargaison de surgelés. Un stock de jus d'orange a disparu pendant le trajet.

...

"Camille, tu n'aurais pas vu Julie par hasard?"
"Non, elle est partie un peu plus tôt que prévue. Elle était en pleurs cette après-midi, tu sais ce qu'il s'est passé?"
"Aucune idée. Bonne soirée!"

Je rentrais chez moi, le regard bercé par les ultimes lueurs vespérales d'une dure journée. Le soleil s'éteignait. Ses derniers rayons, que tamisaient les arbres du bois de boulogne, teintaient le paysage d'une couleur rouge sang qui le dramatisait. Je ne pus m'empêcher de repasser dans ma tête les images traumatisantes de la course-poursuite qui s'était jouée ici, deux semaines auparavant.

Je soupirai. Le temps passera ces images à la javel.

Je sortis du bois de boulogne et me dirigeai vers mon chez-moi. Il était tard à présent.

J'étais devant le portillon. J'introduisis la clef dans la serrure.

Ce n'était pas la bonne clef. En fait, ce n'était pas le bon trousseau non plus.

Je ne réalisai seulement maintenant que je n'avais pas mis les pieds chez moi depuis un demi-mois.

Je plongeai la main dans la poche de mon large manteau.

Le bon trousseau. Le voici.

La clef en argent.

Dans la serrure.

Tourne.

Ouvre.

Un choc.

Le noir. Complet.

...

Je repris conscience... J'étais dans le coffre d'un camion. Il faisait noir comme dans un four. J'avais les pieds et les poings liés. Dans le dos, bien sûr.

Je fis rapidement passer mes bras par-dessus la tête. Mes épaules prirent un coup, mais mes os se décalèrent facilement. Je suis hyperlaxe; parfois ça peut avoir du bon!

Mes jambes étaient attachées au sol par un crochet. J'en profitai pour user mes liens aux poignets. C'était du vulgaire ruban adhésif de bricolage: il céda incontinent. En revanche, mes jambes étaient entravées par une chaîne en fer, cadenassée au crochet. Je ne risquais pas de filer en douce.

Le camion eut un cahot. La portière arrière se décala, libérant un mince filet de lumière. J'essayai d'obtenir un aperçu de l'extérieur, mais je n'avais de vue que sur la route.

Je me reposai par terre. A quoi tout ceci me menait? Comment fuir?

Pour une fois, je n'étais pas dans les pommes. Il faudra me faire penser à remercier mes agresseurs pour ça.

D'ailleurs, ça ne pouvait pas être les Caplain, cette fois! Ils ne pouvaient pas avoir fomenté cet enlèvement avec la police aux fesses!

Je repensai à Julie, et me rendis compte que j'avais toujours sa lettre.

"Chacun ses excuses."

Je l'ouvris fébrilement. Pourvu que j'y trouve toutes les réponses!

5. Le Juda





Un coup de béquille dans le nez.

La bouche en sang.

Maudite garce!

...

Mais comment en suis-je arrivé là?

...

A peine sorti de l'hôpital, je me suis rendu à mon lieu de travail. J'avais besoin de me changer les idées. Efficace choix! A midi, je ne songeais déjà plus à toutes ces mésaventures.

Julie m'a rejoint alors que je me rendais à la cafétéria. C'est une amie à moi, un peu folle sur les bords, mais très sympa. J'amais beaucoup parler sport avec elle -- c'est une de ces rares filles branché sport. Sa spécialité, c'était le rugby. Pour le moins atypique, vous ne trouvez pas?

"Alors, tu es vivant! Que d'aventures! Tu me raconteras tout, hein?"

Devant un bon pavé de viande sauce béarnaise, je lui expliquai tout. Absolument tout, jusque dans les moindres détails.

"C'est génial! Et les tueurs, tu les as semés?"
"C'est drôle que tu me poses cette question, parce que quand je me suis fait attraper le pied dans le piège, juste avant de m'évanouir, j'aurais juré les avoir entendus dans le lointain!"
"Et tu n'as aucune idée de qui t'a libéré? Des ovnis, peut-être?"
"Passe-moi le sel au lieu de dire des âneries, Julie! Non, j'étais inconscient, je viens de te dire! J'aurais eu du mal à savoir ce qui s'est passé! Après, en plus, c'était le comble, je me suis fait droguer: j'ai dormi deux semaines d'affilé..."
"Tu crois que c'étaient les Caplain qui t'ont trouvé, puis ils t'auraient kidnappés? Mais tu sais quoi à propos de ce kidnapping?"
"Maintenant que tu le dis... je n'en sais que très, très peu. Ils ont essayé de négocier avec l'entreprise... C'est étrange... Ils s'attendaient à quoi exactement? J'ai beau être bon dans mon métier, ils ne sont pas attachés à moi au point de me payer n'importe quoi!"
"Le montant, c'était combien?"
"Mais pas la moindre idée! Je te dis, j'en sais trop peu. Enfin, j'admets que moins j'en sais, mieux je me porterai."

C'est alors que le téléphone se mit à sonner. Je décroche. C'est la police.

"Bonjour messieurs. Que puis-je pour vous?"
"Nous souhaitons vous mettre en garde. Nous venons de mettre à jour une nouvelle donnée dans notre enquête. Vous êtes potentiellement en danger. En effet, il semblerait que l'individu de votre entreprise qui a rapporté avoir vu Mme Annette Caplain aurait menti."
"Qu'avez-vous découvert?"
"La personne en question a pour nom de jeune fille Caplain. C'est la fille unique des époux qui vous ont ravi."

Ravi, ravi... c'est vite dit! Je les ai pas trouvé tellement ravissant, les époux Caplain!

"Mais qui est-ce, alors?"
"Elle a été mariée à un certain M. Craques. Elle a divorcé il y a cinq mois."

Mon sang se glaça. D'un seul coup, tout un pan de ma vie semblait se déchirer. Il s'était trâmé de drôles de choses autour de moi... Et dire que je ne m'étais rendu compte de rien!

La peur, puis la rage défilèrent devant mes yeux, au fur et à mesure que les implications de cette révélation pénétraient mon esprit.

Je me tournai alors vers la gentille personne avec laquelle je venais de déjeuner.

Julie Craques, née Caplain.